« Cela se fait malheureusement dans un contexte particulier, mais on remet enfin l'alimentation au cœur des problématiques. » Vincent Poudevigne, directeur général de la Sica Atlantique, pointe les difficultés d'approvisionnement qui commencent à se faire jour. « C'est une problématique que le grand public découvre aujourd'hui alors que la profession prévient depuis des années les politiques français et européens sur le sujet. »
Le contexte de la Bourse des produits agricoles est planté. Après deux ans de pandémie, les exportateurs et importateurs de produits agricoles se sont enfin retrouvés à La Rochelle le 17 juin. Avec 350 participants, le rendez-vous a fait le plein et même atteint une fréquentation jamais observée jusqu'alors.
« On a délégué la production aux voisins de l'est », regrette encore Vincent Poudevigne. « Quand vient l'instabilité politique, cela produit des conséquences dramatiques », avec des productions coincées dans des pays comme l'Ukraine. « Nous devons faire comprendre la vocation exportatrice de la France vis à vis d'équilibres mondiaux en péril », renchérit Jean-François Lépy, directeur général de Soufflet négoce. « La France est une place ouverte, sans contraintes, toujours présente sur les marchés mondiaux tout en assurant l'alimentation du marché intérieur. »
Bien avant que ne débute l'invasion russe, les exportations de 2021 se sont déroulées en deux temps. Le premier semestre s’est caractérisé par une certaine morosité due à la faiblesse des volumes récoltés en 2020 et, de ce fait, des exportations divisées par deux.
Moissons mouvementées
Quant au second semestre, il a démarré par des contretemps. Des pluies ont retardé les moissons et contraint à décaler le chargement des navires programmés. « Cela s'est traduit par des tensions sur les marchés et une absence de tuilage entre les deux campagnes pour les exportateurs. »
Des problèmes logistique sont venus se greffer, les camions chargeant le grain ayant l'habitude d'officier depuis les premières récoltes du sud aux dernières au nord. Quand l'hinterland rochelais en a eu besoin, ils étaient déjà ailleurs. Le problème a été amplifié par l'interruption du fret ferroviaire, lui aussi programmé mais à une date qui était censée tomber après les moissons... et qui a finalement été simultanée.
« L'exercice a été en demi-teinte », convient Vincent Poudevigne, « et nous terminons une campagne moyenne, avec désormais l'impact du conflit ukrainien. » Certains clients ont ainsi fait à nouveau appel aux céréales françaises. Algérie et Maroc ont augmenté leurs achats, l'Afrique de l'Ouest, qui s'approvisionnait en mer Noire, est elle aussi de retour tout en achetant également auprès de l’Argentine, tout comme le Yémen. « La destination Algérie avait été fermée pendant plusieurs mois pour des raisons politiques, avec une volonté clairement affichée de ne pas acheter français », rappelle Jean-François Lépy. Quant à la Chine, elle a arrêté ses commandes de manière abrupte.
Inquiétudes pour la nouvelle campagne
Parmi les espèces exportées, le blé reste en tête avec 60 % des volumes. Mais pour palier l'absence de l'Ukraine sur le marché, le maïs français a été plus chargé que d'habitude, notamment vers l'Europe du nord et la péninsule ibérique, et représente 15 % des exportations, au même niveau que le blé dur. La Rochelle boucle la campagne avec un volume de 4,2 Mt, 2,4 Mt côté Sica et 1,8 Mt côté Soufflet.
La guerre en Ukraine accroît les inquiétudes pour la campagne qui démarre en juillet, avec notamment le problème de l'accès des récoltes à venir au marché mondial. Et même tout simplement de leur stockage pour l'Ukraine puisque les silos n'auront pas pu être vidés intégralement et que le transport transfrontalier des grains ne compense pas, loin s'en faut, leur acheminement par voie maritime. « Cela va encore renforcer les déséquilibres mondiaux », prédit Jean-François Lépy.
Myriam Guilemaud-Silenko