La Bolivie veut retrouver l’accès à la mer que lui a enlevé le Chili il y a cent trente ans, à la fin de la guerre du Pacifique. Ces terres perdues forment le corridor d’Atacama, un désert de 650 km de long et 200 m de large où il ne pleut que trois à quatre fois… par siècle. La revendication a pris une acuité bien plus grande au cours des dernières années, depuis qu’ont été découverts en Bolivie de très importants gisements de gaz au début des années 2000. Aujourd’hui, 60 Mm3 en sont extraits chaque année, 31 Mm3 sont acheminés par gazoduc vers le Brésil, et 18 Mm3vers l’Argentine.
Les réserves sont énormes et placent la Bolivie au quatrième rang mondial. Tout le secteur du gaz a été nationalisé en 2006 et contribue aujourd’hui à l’essor économique du pays. L’entreprise qui l’exploite est bolivienne, mais plusieurs entreprises étrangères sont associées, comme la Brésilienne Petrobras, l’Hispano-argentine Repsol et, dans une moindre mesure, la Française Total, les Britanniques British Petroleum et British Gas, et l’Américaine Exxon Mobile Corporation.
Même si l’actuel président bolivien, Evo Morales, souhaite que le gaz serve en priorité au développement de l’économie nationale, il sait aussi qu’il a d’autres débouchés à l’export. Et cela ne peut se faire que par l’océan Pacifique. Pour l’atteindre, il faut traverser la cordillère des Andes qui culmine entre 4 500 m et 6 500 m d’altitude. Mais ce n’est pas le point le plus insurmontable. La difficulté vient plutôt du port qui offrirait le débouché. Le plus court chemin, et donc le moins coûteux, pour la construction d’un gazoduc, mène jusqu’au port de Mejillones, au Chili. Et c’est là que le différend entre les deux pays ressurgit.
Libre transit et tarifs préférentiels
La Bolivie demande son propre accès à la mer. Le Chili lui rétorque que les territoires perdus l’ont été par un traité signé par les deux pays. Et qu’il n’est pas possible de revenir sur un traité. « La demande de la Bolivie affecte tout le système juridique international », assure Ricardo Lagos, président du Chili de 2000 à 2006. « Si nous répondons à sa demande, plus aucun traité international ne sera sûr. » Lui et tous les autres gouvernants chiliens de l’après-Pinochet font front commun et établissent un parallèle avec la récupération de la Crimée par la Russie, en violation, précisément, des traités internationaux.
Surtout, le Chili assure que cet accès à la mer, la Bolivie en bénéficie déjà puisque les ports du Nord, Antofagasta, Mejillones, Iquique et surtout Arica lui sont ouverts. Les marchandises boliviennes transitent librement par le territoire chilien, bénéficient d’un stockage gratuit pendant une année pour les produits importés et de 60 jours pour les exportations, et de tarifs préférentiels pour l’utilisation des quais. « C’est plus avantageux que pour les entreprises chiliennes », souligne Ramiro Abarco, chargé des affaires portuaires et douanières à Arica.
Mais cela ne suffit pas à la Bolivie. Son président, Evo Morales, a porté l’affaire sur plusieurs fronts. À l’ONU tout d’abord où, ces dernières années, lors des assemblées générales de l’organisation, il a rappelé à plusieurs reprises la nécessité pour son pays d’un « accès souverain à la mer ».
Devant la Cour de La Haye
En 2012, il plaide ainsi pour son pays devant l’ONU: « L’intangibilité des traités n’est pas un dogme. Les traités, comme toute œuvre humaine, peuvent être modifiés. » Et il a rappelé que les États-Unis ont, d’eux-mêmes, rétrocédé le canal qu’ils avaient construit et exploité au Panama.
En 2013, Evo Morales insiste encore. « L’accès à la mer de la Bolivie n’est pas une revendication, c’est un droit. » Et il en appelle à la communauté internationale pour faire entendre raison au Chili. À des journalistes qui l’interviewent à la suite de son discours, il rappelle que « le Chili a 3 000 km de côtes ». Et il ajoute: « Je ne vois pas pourquoi 20 ou 30 de moins affecteraient sa souveraineté. »
La Bolivie mène une autre offensive sur le plan du droit. En 2013 également, elle présente une demande devant la Cour internationale de justice de La Haye pour que le Chili accepte enfin de négocier son accès souverain à la mer. Le processus est encore en cours. Dans cette démarche, elle emboîte le pas au Pérou qui, en 2008, s’en était pris lui aussi au Chili devant la même Cour de La Haye, cette fois pour réclamer un meilleur partage de la zone maritime entre les deux pays. Et qui avait obtenu gain de cause.
Kennedy, Castro et Maradona
Enfin, la Bolivie enregistre aussi à travers le monde les soutiens de dirigeants, passés ou présents, de ministres des Affaires étrangères, d’États, d’organisations internationales, de personnalités mondiales. Dans le livre qui répertorie tous ces soutiens, et qui a été remis à La Haye, figurent à la fois John Fitzgerald Kennedy et Fidel Castro, le dictateur argentin Videla et le prix Nobel de la paix Adolfo Pérez Esquivel, des pays comme l’Algérie ou la Pologne, des personnalités comme Jean-Paul II et Diego Maradona.
Le dernier soutien en date a surpris tout le monde. Le pape François, lors de son voyage en Bolivie au mois de juillet, a ainsi conclu la messe donnée devant des milliers de fidèles à la cathédrale de La Paz, la capitale bolivienne: « Je pense à la mer. Au dialogue. Le dialogue est indispensable pour éviter les conflits avec les pays frères. » Mais alors que les Boliviens l’auraient volontiers promu médiateur des négociations à entamer, le pape souhaite attendre que le tribunal de La Haye rende d’abord sa décision avant toute intervention de sa part.
Côté chilien, on tempère les propos du pape. « Que le pape appelle au dialogue est différent de ce que prétend la Bolivie », assure le chancelier Heraldo Muñoz. « Ce que veut la Bolivie par sa demande unilatérale à La Haye, c’est obliger notre pays à négocier avec un unique objectif qui serait une cession de territoire. C’est absolument inacceptable et contraire au droit international. »
Le Paraguay et le long fleuve tranquille
Coincé entre la Bolivie, l’Argentine et le Brésil, le Paraguay est l’autre pays enclavé de l’Amérique latine, distant d’un bon millier de kilomètres des deux océans, Pacifique à l’ouest et Atlantique à l’est. À la différence de la Bolivie, le Paraguay n’a jamais eu d’accès à la mer et n’a aucune revendication sur le sujet. Mais son enclavement a aussi contribué à faire de lui l’un des pays les moins développés de l’Amérique latine. Ses exportations concernent essentiellement des produits agricoles. Alors qu’il importe produits chimiques et plastiques, machines et équipements électroniques, produits pétroliers et métalliques, papier, textiles, vêtements, etc.
Tout passe par le fleuve Parana, le troisième le plus important de la planète après l’Amazone et le Mississipi, et véritable cordon ombilical entre le Paraguay et le reste du monde. C’est par lui que se font 80 % des échanges extérieurs du pays, vers les ports brésiliens, uruguayens et surtout argentins. Les navires jusqu’à 12 000 t y circulent jusqu’à Rosario et Santa Fe, en Argentine. Ensuite, les tonnages descendent à 1 500 t jusqu’au Paraguay lui-même.
Un projet ferroviaire qui relierait le Pacifique et l’Atlantique est aussi à l’étude. Le réseau serait formé à partir des trames existantes. Mais les écartements différents selon les tronçons et leur état de conservation varient eux aussi. Dans ce projet international, le Paraguay devra construire 583 km de voies.