Trois ministres –
La luxembourgeoise Livista Energy, l’Américaine Air Products et la française Q-Air sont les trois lauréates, parmi les huit soumissionnaires, de l’appel à projets lancé par l'autorité portuaire d'Haropa Port en juin dernier dans le cadre de la stratégie nationale visant à réindustrialiser le pays avec des projets positionnés sur des technologies vertes. Sous réserve d'aléas, elles s'implanteront dans une fenêtre comprise entre 2026 et 2029 sur une parcelle de la zone industrialo-portuaire, à l’ouest du barreau autoroutier de l’A29, à proximité immédiate du Grand Canal du Havre. Le site est l'un des cinq labellisés « clés en main 2030 » sur le domaine foncier de l'établissement portuaire (quatre au Havre et un à Rouen). L’affectation des terrains programmés par l’appel à projets en cours, qui porte lui sur les 25 ha à l'est de l’A29, devrait être connue au premier trimestre 2025. Il restera ensuite deux autres terrains au sud du grand canal du Havre totalisant près de 100 ha à attribuer entre 2025-2026 si la demande s’en faisait ressentir.
Une mobilisation très politique
Au-delà de la valeur ajoutée qui pourrait être apportée, l’annonce est préemptée pour en faire une « illustration du succès » de la démarche des sites « clés en main » et une « confirmation de l’attractivité de la France pour les investissements étrangers », fait valoir le cabinet de Bercy.
L’Hexagone est resté en 2023 la première destination en Europe en dépit d’un déficit tenace de compétitivité et sans doute grâce à la mise en œuvre d’une série de réformes plus favorables aux entreprises ces dernières années, à commencer par une fiscalité offensive opérée à coups d'allégements massifs et des facilités administratives d’implantation. « C’est une bonne nouvelle de voir que la France est capable d'attirer des entreprises de pointe, qui vont investir des millions voire des milliards d'euros, sans que l'État ait eu à mettre la main à la poche », se félicite en passant Pierre-Léonard Rouzaud, conseiller État actionnaire auprès du ministre de l’Économie.
Rareté du foncier excepté dans les ports
Le cabinet d’Antoine Armand peut s’en vanter : l’Hexagone est plutôt captif pour les extensions de sites existants, beaucoup moins pour drainer les créations ex-nihilo (les nouvelles implantations représentent respectivement 75 % et 77 % des projets au Royaume-Uni et en Allemagne, contre seulement 36 % en France). En cause, la longueur des procédures et la rareté du foncier pour les sites industriels et logistiques, répètent les dirigeants étrangers sondés chaque année par le baromètre de E&Y. C’est ce à quoi a voulu remédier le dispositif « sites clés en main France 2030 », présenté en mai 2023 dans le cadre du projet de loi Industrie verte.
Pour rappel, le dispositif consiste à proposer aux porteurs de projets industriels d’accéder dans des délais écourtés – trois mois pour l'obtention du permis de construire et neuf mois pour les autorisations environnementales –, à des sites fonciers prêts à l’emploi, à la temporalité de disponibilité rendue visible et aux risques minimisés car les procédures administratives et réglementaires préalables à la pose de la première pierre ont été anticipés. En clair, les préfectures se chargent en amont des études préalables à la construction et relatives à l'environnement et à l'urbanisme.
Le Havre, GPM fléché pour la réindustrialisation verte
Haropa Port a été le premier des grands ports maritimes parmi les 55 sites labellisés pour une réindustrialisation verte. Mais pas le premier qui ait fait de la mobilisation de son foncier une terre d’accueil industrielle (cf. Dunkerque, premier site industriels clefs en main avec ses deux plateformes Zone Grandes Industries (ZGI,) et DLI, Dunkerque Logistique internationale). « Grâce à cette démarche, on arrive à capter des projets avec une qualité industrielle dans un contexte de pénurie croissante du foncier économique et de contrainte d’emprise au sol, insiste Pierre-Léonard Rouzaud, qui fait tacitement référence aux objectifs du zéro artificialisation nette.
Selon le rapport sur la mobilisation foncière remis par le préfet Rollon Mouchel-Blaisot au gouvernement, 22 000 ha seraient nécessaires pour « soutenir une trajectoire de réindustrialisation ambitieuse ». Sur cette surface, 8 500 ha ont été identifiés pour des nouvelles zones industrielles et 1 500 ha mobilisables par la reconquête des friches portuaires.
« Les trois projets incarnent cette stratégie de réindustrialisation verte mais avec des enjeux en lien avec les activités portuaires et le commerce international. C’est un foncier maritime dans le sens où les activités qui s’implantent vont se traduire par de l’import/export et une amélioration de notre balance commerciale. C’est toute la spécificité de ce projet », est-il encore précisé.
Les investissements seront dévoilés dans la matinée du 7 novembre. Les informations manquent sur leur dimensionnement (capacité de production et/ou de stockage, volumes d’importation ou d’exportation, impacts sur les trafics portuaires, etc. ) et les paramètres, qui sont à ce stade des estimations, sont susceptibles d’évoluer par ailleurs. Ils portent sur la production d'hydrogène pour le marché maritime (Air Products), le raffinage de lithium à partir de matériaux primaires et recyclés (Livista Energy) et la production de e-caburants à partir de CO2 biogénique et hydrogène vert pour les secteurs de la mobilité lourde (Qair). (Détails ici : Lithium, hydrogène et e-carburants : zoom sur les trois projets annoncés sur le port du Havre).
Cinq implantations industrielles
Ces nouvelles implantations industrielles complètent celles annoncées en juillet 2023 dans le cadre de l’appel à projets « Grand Canal du Havre » qui a retenu les projets Salamandre et KerEAUzen d'Engie. Le premier prévoit une unité de production et de commercialisation de biométhane obtenu par pyrogazéification et méthanation avec de la biomasse issue de résidus de bois et de déchets solides de récupération (notamment pour CMA CGM). Le second vise la production de kérosène de synthèse à partir de CO2 récupéré en partie dans l’usine Salamandre et d’hydrogène bas carbone issu d'un électrolyseur implanté localement d'une capacité de 250 MW. Ainsi, à partir de 2028, Engie pourrait ainsi fournir 70 000 t de e-kérosène par an au transporteur aérien Air France-KLM.
Adeline Descamps
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