« Il y a 45 bateaux de plus de 65 m qui vont sortir des chantiers dans les deux ans à venir », indiquait dernièrement Laurent Falaize, l’emblématique président du Riviera Yachting Network, en croisade ces derniers mois contre le décret Enim qui « fait fuir les gros refit ». L’association fédérant 90 entreprises de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur exerçant dans la réparation, maintenance, avitaillement et autres services aux yachts, compte parmi ses membres une quarantaine de sites spécialisés dans l’entretien et huit chantiers navals parmi les plus grandes références du secteur (ex-Compositeworks fondu dans MB92, International Marine Shipyard, Monaco Marine…).
« Historiquement, la région a une culture de la construction navale. Elle a laissé de bonnes bases en termes d’infrastructures à La Ciotat, à La Seyne ou à Marseille, avec de grands quais et des formes de radoub à valoriser. L’offre globale y est riche et diversifiée: à l’Est, le littoral est plutôt dédié au brokerage et à l’accueil des yachts en période estivale, et à l’Ouest, le refit, la maintenance et leur entretien en période d’hivernage. Cela représente 2 500 emplois directs, 200 M€ de CA pour la seule réparation », complète le site de l’association.
Opportunisme
Aubaine géographique, la région est située « en plein triangle d’or du yachting mondial » avec 70 à 80 % (selon les sources) des yachts qui croisent en Méditerranée chaque année, les plus grands d’entre eux naviguant entre avril et septembre entre Monaco, Cannes, Antibes et Saint-Tropez, effets Grand Prix de Monaco, Festival de Cannes et autres réjouissances. Les pôles d’activité régionaux se sont organisés en conséquence pour capter une partie de la maintenance de ces palaces flottants qui revient normalement aux chantiers constructeurs, soit en Europe du Nord. Selon Monaco Marine, il y aurait finalement assez peu d’infrastructures « câblées » pour les très grands yachts qui colonisent les mers à grande vitesse. Selon les professionnels, d’ici trois ans, environ 200 yachts de plus de 80 m devraient naviguer sur les mers et océans. Le marché de leur maintenance représenterait environ 5 % du prix d’achat.
De fait, plusieurs projets ont émergé ces dernières années avec l’aide des collectivités territoriales. Dans le Var, l’activité technique de la grande plaisance est soutenue: par Toulon Métropole Provence (TPM) et représentée notamment; par Cimat Foselev, Monaco Marine ou encore International Marine Service (IMS) qui, en reprenant le groupe Couach en difficulté, a concrétisé le projet de celui-ci: établir un chantier d’une capacité de plus de 100 yachts sur l’ancienne base aéronavale de Saint-Mandrier libérée par l’armée. Le spécialiste y dispose désormais de deux installations (IMS 700 et 300), dans lesquelles il a investi plus de 20 M€, complétés par des fonds publics à hauteur de 2,5 M€ pour développer un parc d’activités. L’arsenal, qui se veut en complémentarité avec La Ciotat et Marseille, cible des unités de 25 à 60 m.
Toujours dans le Var, à La Seyne-sur-Mer cette fois, Monaco Marine (66 M€ de CA en 2017, 200 emplois) a commencé le 1er novembre ses activités de maintenance sur une emprise de 40 000 m2 à l’endroit d’une partie des chantiers navals disparus de la Société des chantiers du Nord et de la Méditerranée (Normed).
130 yachts de plus de 100 m
L’entreprise fondée en 1995 par Michel Ducros, le fils du fondateur de l’empire des épices, y a investi 15 M€ sur les 21,1 M€ nécessaires et bénéficie d’une autorisation d’occupation pour 50 ans, obtenue auprès de la direction des ports de TPM.
Avec ce nouvel investissement, l’entreprise de Beaulieu-sur-Mer, qui a ensemencé le territoire régional avec 7 implantations, cible les yachts entre 24 et 55 m et dispose d’une capacité d’accueil de 28 unités en même temps. L’un des grands acteurs du marché de la grande plaisance va jusqu’à affirmer qu’il est en mesure d’accueillir les 6 500 unités de yachts de plus de 24 m naviguant sur les mers du monde (elle en traite 3 000 aujourd’hui), y compris les 130 yachts de plus de 100 m. En effet, Monaco Marine a emporté en octobre dernier l’appel d’offres lancé par le Grand Port maritime de Marseille pour exploiter sur le bassin Mirabeau un centre de refit pour yachts de 90 à 133 m (cf.p. 34). Elle y investira 44 M€ des 71 M€ nécessaires à la concrétisation de ce projet « tombé du camion » et ficelé en moins d’un an. Un « dossier éminemment conflictuel et difficile sur le plan technique et politique », devait reconnaître le président LR de la région, Renaud Muselier, à l’occasion de l’officialisation du contrat entre le GPMM et Monaco Marine.
Mais après beaucoup de remous et ressac, les éléments de langage ont repris leurs droits dans les discours où priment désormais la « complémentarité » et « l’addition de performances » entre Marseille et La Ciotat, deux villes distantes de 50 km qui portent des projets jumeaux. Mais il s’agit là sans doute d’un effet d’optique…