Elle a longtemps rechigné, à la fois à parler de « smart port », lui préférant le terme de port « intelligent », et à reprendre à son compte, sans doute par méfiance, ce concept un peu « valise » qui a fait le succès littéraire d’experts et autres penseurs de la ville intelligente. Christine Cabau-Woehrel, à la tête du directoire du Grand port maritime de Marseille-Fos (GPMM), le répétait volontiers à chacune de ses interventions: « C’est une vieille histoire pour nous. On pratiquait sans l’appeler ’smart’. Nous exploitons depuis longtemps la dématérialisation et la numérisation des procédures, avec notamment le système d’information portuaire centralisé, le Cargo Community System AP+ (dont la nouvelle version CI5 vient de sortir, cf. p. 14 et 15, NDLR), et le logiciel Neptune qui gère les escales maritimes ». Elle cite aussi volontiers les technologies de la marseillaise Traxens, qui ont transformé les conteneurs standards en objets connectés et fait entrer le système du transport multimodal dans l’ère du big data (qu’exploite CMA CGM devenu actionnaire).
Pourtant, dans le dossier de présentation de la stratégie « smart » du port phocéen, enveloppée dans l’appellation « French smartport in Med », il y a du « smart » partout, à risquer l’overdose, nuisant à la lisibilité d’une démarche qui fait l’effort d’être globale (au-delà des enjeux de performance du port, fiabilité et la fluidité du passage), du moins en théorie dans les lignes stratégiques. Le projet va donc bien au-delà, exploitant les technologies numériques pour répondre à quelques-uns de ses enjeux, urbain (terrain d’expérimentation de nouveaux usages dans le cadre de la charte ville-port), environnemental (systèmes énergétiques plus sobres) et si possible en créant de la valeur pour le territoire (emplois).
Un port pas comme les autres?
Le GPMM n’est pas un port tout à fait comme les autres. Inséré dans le centre-ville qui l’enjoint à une planification conjointe, il porte des enjeux forts en tant que porte nationale d’échanges, lieux de concentration de flux de matières et d’énergie, conflits d’usages des sols, problématique de pollutions.
Il est par ailleurs confronté aux limites de son actuel modèle économique centré sur les énergies fossiles condamnées à terme et a fait de la diversification énergétique une des priorités de son grand projet stratégique. Il est engagé dans plusieurs projets à cet effet: l’économie circulaire et écologie industrielle sur les sites de Fos-sur-Mer, Lavèra et Berre-l’Étang, l’alimentation électrique à quai, la motorisation GNL ou encore de CO2 recyclé avec son projet VASCO 2.
« On est parti d’une réflexion globale: comment tirer profit de la transition énergétique et numérique, deux filières qui pèsent sur le territoire Marseille Provence (40 000 emplois chacun, ndlr), pour rendre le port plus fluide, plus vert, à énergies positives, innovant et créateur d’emplois », plante Frédéric Dagnet, directeur de la stratégie du GPMM. « Notre réflexion est le fruit d’un travail collectif entre le port, la CCI Marseille Provence, Aix Marseille Université (AMU) et Aix-Marseille-Provence Métropole. On y a associé l’ensemble des pôles de compétitivité concernés, comme la French Tech et Pôle mer méditerranée, et d’autres structures comme thecamp. C’est une originalité compte tenu du contexte institutionnel propre à la France », tient-il à souligner.
Plusieurs « briques »
Le plan d’actions comprend plusieurs « briques », dont « un volet académique » visant à développer des programmes de recherche et formations ciblés, un système de labellisation de projets « qui nous paraissent smart comme le CI5 de MGI ou le cold ironing de La Méridionale et de Corsica Linea », « le développement d’une solution blockchain pour l’axe rhodanien avec trois entreprises, MGI, KeeX et BuyCo » ou encore une « composante innovation ». Celle-ci a été activée, le 10 octobre dernier, par le lancement d’un appel à projets ouvert aux start-up et PME (jusqu’au 10 décembre) sur la base de défis lancés par des « grands comptes » implantés sur le territoire chacun en lien avec sa problématique: Naval Group (établir une cyber-cartographie portuaire), Hammerson (mieux informer les usagers sur et autour du port), La Méridionale (informer les chauffeurs de la position à quai d’une remorque), EDF (s’appuyer sur les énergies renouvelables pour le raccordement des navires), Interxion (mesurer la capacité des batteries avec un capteur à bas coût), CMA CGM (optimiser les opérations portuaires) et le GPMM (réduire les émissions de gaz à effet de serre du fret).
Pour l’heure, les expériences de ports intelligents et connectés se multiplient dans le monde, où se distinguent aussi les bons élèves de la classe européenne que sont Rotterdam, Hambourg (avec Cisco) voire Duisbourg (avec Siemens).
Les initiatives au Sud restent timides dans les grands ports. Une autre façon pour Marseille de se distinguer peut-être…
* Défis et modalités à retrouver sur