Journal de la Marine marchande: Vous êtes marin. Quelle a été votre motivation pour embrasser cette carrière?
Antoine Lefebvre: Il faut apporter une précision importante. Je n’ai pas le statut d’officier de la marine marchande. Je suis titulaire d’un certificat de capitaine 200 UMS et actuellement en cours de formation pour obtenir un diplôme de mécanicien naval pour des moteurs allant jusqu’à 750 kW. Cette précision effectuée, le travail reste sensiblement identique. La différence tient d’abord à la taille des navires. Mon diplôme est plus orienté vers du cabotage mais je tends à naviguer sur de plus longues distances et à passer de nouveaux diplômes (capitaine 500 UMS). Ce style de vie, je l’ai acquis depuis très jeune. J’ai vécu toute mon enfance sur les bords de la Seine. Inconsciemment, vivant au quotidien avec ces navires croisant devant chez moi, cela m’a forgé ce tempérament et cette envie de naviguer. De plus, la mer est un monde à part, un univers inconnu pour les terriens. C’est aussi cette attirance pour ce monde inconnu et sa découverte qui m’ont poussé à embarquer. Finalement, l’envie de passer de plus hauts diplômes afin de naviguer davantage concorde avec mes souhaits de départ, de découverte et d’aventures.
JMM: Quelles ont été les affectations que vous avez connues depuis votre sortie de l’école?
A.L.: Sorti major de ma promotion en janvier 2016, mon premier embarquement fut alors avec SOS Méditerranée, puis sur des vedettes à passagers dans le Finistère et dans les Côtes-d’Armor. Avant ce diplôme j’avais également eu des expériences maritimes en tant que technicien halieutique en Manche, puis en tant qu’observateur des pêches en mer Celtique, et enfin avec l’association Sea Shepherd aux Iles Féroés et en Méditerranée sur du pilotage de semi rigides.
JMM: Pourquoi avoir choisi de rejoindre SOS Méditerranée?
A.L.: Ayant toujours été proche du milieu associatif et voyant la tragédie qui se tramait en Méditerranée, j’ai décidé de postuler auprès de SOS Méditerranée. L’envie d’agir m’empoignait tout simplement, lorsque vous êtes happés par cette volonté, rien ne peut vous arrêter. Pour faire simple, cette phrase d’Einstein: « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire » correspond à mon idéologie.
JMM: Quel est votre rôle à bord du navire outre la participation aux manœuvres. Êtes vous aussi en charge d’assister les migrants une fois recueillis?
A.L.: Sur l’Aquarius, il y a différentes équipes: l’une affrétée avec le navire qui correspond à la gestion et à la conduite de ce dernier, une autre constituée par le partenaire médical Médecins Sans Frontières, et enfin une équipe de sauveteurs. Membre de l’équipe de sauvetage, j’occupe ainsi différents postes, de pilote de semi rigide, à sauveteur sur le pont de l’Aquarius, en haut de l’échelle de pilote, afin d’aider les réfugiés, épuisés, à se hisser sur le pont. Les affectations de postes sont distribuées au début de chaque rotation selon les compétences de chacun. Également, lors d’un long sauvetage, pouvant aller jusqu’à six heures, un roulement s’installe sur les postes afin de pouvoir soulager les membres. Avant un sauvetage, il y a aussi des périodes de quart de 4 h en passerelle, où, armé de jumelles, je scrute l’horizon à la recherche de cette aiguille dans cette botte de foin, que sont les embarcations des migrants. Après les sauvetages, un autre quart se met en place, c’est celui de la surveillance des personnes à bord de jour comme de nuit. Mais le travail ne s’arrête pas là, il faut également préparer les repas, tâche très importante du fait de la sous-nutrition des réfugiés.
JMM: Depuis combien de temps travaillez vous avec SOS Méditerranée et quelles ont été les différentes campagnes auxquelles vous avez participé?
A.L.: Comme dit précédemment, j’ai commencé à m’engager avec SOS Méditerranée en avril 2016 où j’ai connu des conditions estivales et une autre campagne en octobre 2016 sur la période hivernale cette fois. Au cours de cette période hivernale les conditions de navigations ont été plus délicates mais aussi avec plus de sauvetages que sur la période précédente. À Aujourd’hui je totalise ainsi quatre mois de mission.
Depuis j’interviens dans des écoles ou dans d’autres cénacles afin de communiquer sur ces actions et sur le sort des réfugiés en Libye notamment.
JMM: Est-ce du bénévolat ou un travail rémunéré?
A.L.: Sur l’Aquarius, nous sommes marins professionnels et recevons une compensation financière par jour de mer.
JMM: Comment réagissez vous lorsqu’une fois à terre vous voyez la situation des migrants en France?
A.L.: Lorsque l’on connait l’histoire de ces personnes et que l’on a vu de ses propres yeux ce qu’ils endurent sur la mer, on ne peut qu’avoir un sentiment d’amertume sur leur sort en France. Ces gens traversent des obstacles dont peu de personnes seraient capables de franchir. Ils se battent pour survivre. Depuis quelques mois maintenant, ils traversent les cols enneigés des Alpes avec très peu de protection contre le froid. Il est peut être temps d’arrêter de diaboliser ces personnes et de se poser les bonnes questions. Est ce un crime de trouver une nouvelle vie lorsque son passé a été meurtri par la guerre, la violence, le viol, la famine, ou la pauvreté? L’Europe aussi a connu des phénomènes de migrations importantes dans les siècles derniers vers le Canada, l’Amérique ou encore d’autres pays.
JMM: Quelle a été votre plus beau souvenir que vous avez connu avec SOS Méditerranée?
A.L.: Des beaux souvenirs, j’en ai connu de nombreux à bord. Un des plus plaisant est surement de lire les chiffres du nombre de personnes arrachées à la mer après une mission. Si je devais être plus précis, celui d’entendre les pleurs d’un nourrisson arrivant au monde à bord suivi des chants d’une cinquantaine de femmes louant en chœur l’arrivée de ce petit.
JMM: Et le pire souvenir?
A.L.: Le pire souvenir, celui d’un sauvetage, où après avoir été appelé par le MRCC de Rome, nous avions dû naviguer plus de trois heures avant d’atteindre la position GPS. Nous savions que l’embarcation sombrait déjà et que des personnes sans gilets de sauvetage avaient été repérées dans l’eau par un aéronef. Lorsque nous sommes arrivés nous n’avons jamais pu localiser ce bateau pneumatique. Ce sont les gardes côtes Italiens qui l’ont finalement retrouvé, 10 heures plus tard. Il avait dérivé. Sur la centaine de personnes à bord, seulement 15 ont été retrouvées vivantes. Les autres ayant disparues sous les flots.
JMM: SOS Méditerranée dispose d’un navire dont le coût n’est pas anodin. Avez-vous dû faire des économies qui sont pour vous, en tant que marin, importante pour la navigation? Quelles seraient les conditions optimales de ce navire pour pouvoir être encore plus efficace?
A.L.: Certes le coût du navire n’est pas anodin et nous dépendons totalement de Monsieur et Madame tout le monde qui sont des donateurs. Ce sont eux le souffle de cette réussite. Nous évitons les économies de bout de chandelles à bord, nous pratiquons du sauvetage de masse, nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas être au point sur les différents équipements de sauvetage. Certes, il faut parfois être patient, mais nous nous adaptons, et l’Aquarius est devenu en peu de temps un exemple dans le sauvetage à la personne.
Le perfectionnement est la clef de la réussite, il y a cependant le facteur de la rapidité qui rentre en compte dans le sauvetage, c’est de mon point de vue le point faible de l’Aquarius avec ses 10 nœuds pour être parfaitement adapté. Mais plus de rapidité dit également un navire plus cher…
JMM: Avez-vous essayer de mobiliser les commandants des navires marchands opérant dans la zone pour les sensibiliser à l’afflux de migrants en Méditerranée et comment?
A.L.: Le sujet des réfugiés en mer est bien connu en Méditerranée et notamment par les commandants et les armateurs croisant dans cette zone. Il y a donc des échanges afin de coordonner les opérations de sauvetages entre navires marchands, MRCC, militaires, et ONG.
JMM: Si un jour vous deviez quitter cette mission, quel serait le type d’affectation que vous aimeriez vous voir offrir et pourquoi?
A.L.: Lorsque je déciderai d’arrêter les missions de SOS Méditerranée, j’aimerais pouvoir travailler dans des expéditions scientifiques, alliant mes connaissances naturalistes et l’amour du milieu marin. Je convoite ailleurs des postes d’observateur de mammifères marins, ou sur des vedettes océanographiques, ou bien encore dans le milieu du « whale watching », en France ou à l’étranger. Tout cela pour des postes avec des responsabilités en concordances avec mes diplômes.