Journal de la Marine Marchande (JMM): La croisière est un marché qui se développe énormément. Quelles sont les caractéristiques du marché français. Comment évolue-t-il?
Patrick Pourbaix (P.P.): Le marché français est spécifique. En comparaison avec l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie ou l’Espagne, la France est en retard. Selon la Cruise Lines International Association (Clia), les chiffres de l’année passée sont perturbants. Si le marché au global est en croissance, la France, elle, a reculé. En 2015, on dénombrait 615 000 passagers. En 2016, ce chiffre est passé à 574 000. C’est un recul important de 40 000 passagers. C’est d’autant plus étonnant que le marché européen de la croisière continue à progresser. L’Allemagne, par exemple, a franchi un cap historique en dépassant la Grande-Bretagne. Elle a dépassé les deux millions de croisiéristes en une seule année. La Grande-Bretagne suit de près avec 1,9 million de croisiéristes. La France est très loin derrière. Il y a des explications. Elles sont multiples, historiques pour certaines. Les grandes compagnies françaises comme Paquet ont disparu. L’autre raison, c’est que les compagnies américaines n’ont pas vraiment investi sur le marché français. Elles l’ont un peu boudé, contrairement à ce qu’elles ont fait en Grande-Bretagne, un marché plus naturel pour elles. Pour les Américains aujourd’hui, le marché leader c’est l’Allemagne. Le Français a également un comportement plus individualiste en vacances. Et quelque part, il n’a pas véritablement appréhendé la croisière moderne. Il y a un travail à faire sur l’image que les Français peuvent avoir de la croisière.
JMM: Justement, quelle est cette image qu’ont les Français?
P.P.: Il existe des a priori comme l’âge des passagers. Les Français pensent encore que la croisière n’est fréquentée que par des seniors. Or ce n’est plus vrai. Chez MSC Croisières, la moyenne d’âge est de 42 ans. Il y a eu par le passé la crainte du mal de mer. Ce n’est plus tout à fait vrai sur les grands navires qui sont aujourd’hui équipés de stabilisateurs. Il y a eu aussi un a priori qui a tendance à disparaître, c’est celui du prix. L’idée préconçue était de croire que la croisière était destinée à une élite. Aujourd’hui, la croisière a un rapport qualité prix imbattable par rapport à d’autres types de voyages. Il y a aussi une certaine méconnaissance du produit. Tant qu’on n’a pas fait le premier pas, on reste sur cet a priori-là. Certaines personnes ont peur de s’ennuyer ou d’être confinés. Il est vrai que les paquebots sont de plus en plus grands. Et ça pourrait confirmer ce sentiment. Or la réalité est inverse. Sur un petit navire, il y a beaucoup moins d’espace et moins de diversité d’activités. Les Français ont encore du mal à comprendre l’évolution de la croisière moderne. Aujourd’hui, le paquebot est devenu par lui-même une destination. Il est devenu aussi une ville flottante. Il faut l’appréhender. Techniquement, si on regarde le nombre de mètres carrés qui est octroyé à chaque passager sur un grand paquebot, il est très largement supérieur à ce qui est proposé sur un paquebot de taille plus modeste. La convivialité reste un élément très fort mais sur un grand navire, il y a toujours la possibilité de créer différentes atmosphères. Les navires plus grands sont souvent associés à un manque de liberté, ce qui n’est pas vrai. Au contraire, il y a une grande diversité d’animations, de choix d’activités. Il faut donc convaincre. C’est d’autant plus important que lorsqu’un passager effectue sa première croisière, dans les trois ans qui suivent, 97 % d’entre eux reviennent pour un nouvel embarquement. C’est quelque chose d’exceptionnel dans le tourisme.
JMM: Quelle est la stratégie de MSC Croisières?
P.P.: MSC s’est positionné sur la croisière il y a quinze ans. C’est récent. L’aventure du cargo a été une aventure incroyable. La croisière est une extension naturelle. MSC Croisières a déjà douze navires. C’est une flotte moderne. Le plus vieux date de 2002. Tous les paquebots ont été construits à Saint-Nazaire. Il y a un fort attachement à la France chez MSC Croisières. Nous sommes le quatrième groupe mondial aujourd’hui. Avec le plan de construction en cours, nous devrions nous hisser au troisième rang. Des compagnies américaines comme Carnival Cruise, Royal Caribbean et Norwegian Cruise Line ont inventé la croisière moderne. Ils l’ont relancée. Vous choisissez des destinations mais aussi le paquebot que vous souhaitez. Le succès a été fulgurant aux États-Unis. Le modèle s’est exporté partout dans le monde dans les années 1990. Ces grands groupes sont tous rentrés en Bourse. Ils fonctionnent différemment par rapport à une société privée et familiale comme la nôtre. Il y a un impact sur les plans stratégiques. Aujourd’hui, MSC a un plan stratégique sur dix ans. Pour une société cotée en Bourse, c’est quelque chose qui est impossible. Nous envisageons le long terme en faisant construire onze unités jusqu’en 2026 pour un plan d’investissement de 9 Md€. Huit seront construits en France. MSC est le premier partenaire commercial de la France en termes de volumes de commandes. C’est ambitieux. L’activité cargo à l’origine a aidé MSC Croisières. Mais aujourd’hui, la compagnie se suffit à elle-même. Elle est bénéficiaire. Ce qui nous différencie aussi, c’est que nous sommes européens. Notre clientèle l’est également. Les Italiens représentent 16 % de nos passagers sur une année. Derrière, on retrouve les Français et les Allemands. Nous sommes très attentifs au fait d’apporter à bord une « French Touch » et plus largement un esprit européen. Nous sommes à un tournant car la compagnie arrive à maturité. Avant, nous étions perçus comme un outsider qui venait bousculer les grands. Aujourd’hui, nous sommes reconnus en tant que tel. La construction des paquebots va nous conforter sur le marché européen. Nous sommes très présents sur les marchés intermédiaires comme la Belgique, par exemple.
JMM: En quoi par exemple votre dernier-né, le MSC-Meraviglia, est-il innovant?
P.P.: Avec ses 315 m de long, le MSC-Meraviglia est innovant surtout sur les aménagements intérieurs. Il se caractérise notamment par une rue centrale de 100 m de long surplombée d’un plafond constitué d’un écran géant qui nous permet de projeter des atmosphères. Ce paquebot peut accueillir plus de 5 000 passagers. À l’arrière, une deuxième salle de spectacle a spécialement été conçue pour accueillir dans le cadre d’un partenariat le Cirque du Soleil. Dans un proche avenir, il y aura deux autres paquebots similaires au MSC-Meraviglia. Le MSC-Bellissima est en cours de construction. Il sortira en 2019. Une deuxième classe de paquebots est en cours de construction dans des chantiers en Italie. Il s’agit des trois navires de la classe Seaside. Là, c’est le principe inverse du MSC-Meraviglia. Ce seront des navires tournés vers l’extérieur. Sur les ponts-promenade, on a habituellement les chaloupes au-dessus de la tête. Ce sont des ponts qui sont parfois un peu désaffectés. Sur la classe Seaside, le pont 5 est élargi afin de redonner une nouvelle vie au pont-promenade. On a placé les canots de sauvetage à la verticale en dessous. Il y a un double avantage. Ils ne gênent absolument pas le pont-promenade qui est constamment au soleil. Et comme le pont est élargi, cela permet de descendre beaucoup plus facilement les canots de sauvetage à la verticale en mer en cas de besoin. Ce seront des navires de plus de 300 m de long avec un pont de 800 m qui fait le tour complet du navire. Tous les salons, les restaurants et les bars auront accès au pont 5. À l’arrière du navire, il y aura un pont-piscine au niveau 5, ce qui est très bas. Cela constitue une autre innovation. À Saint-Nazaire, il y a un an, nous avons également commandé la série World, quatre grands paquebots. Dans ce partenariat noué avec les chantiers STX de Saint-Nazaire, nous avons décidé de signer le bon de commande mais de finaliser les plans ensemble. Cela montre la force de ce partenariat. Le premier paquebot sortira en 2022. Il ne faut donc pas trop se précipiter car les technologies évoluent vite. Sans avoir tous les détails, on peut dire que ce seront des paquebots surprenants de par leur taille et leur innovation. Ils pourront transporter 7 000 passagers. Chacun de ces navires aura une valeur de 1 Md€. C’est un record. Nous avons des velléités à devenir un des leaders de la croisière dans le monde. Nous ne nous limiterons pas à l’Europe qui est juste une étape dans notre stratégie de développement.
JMM: Le fait d’avoir des navires plus grands et plus innovants est-il vraiment un plus? Est-ce le nerf de la guerre?
P.P.: Oui, c’est un passage incontournable dans la conception des paquebots d’aujourd’hui. Nous sommes sur un concept de « Resort sur mer ». À partir du moment où on accepte la démarche, le gigantisme ne doit pas faire peur. Finalement, c’est le passager qui nous le demande. C’est lui qui nous dit qu’il apprécie la diversité de nos services, de nos animations. Si le MSC-Meraviglia n’avait pas ses dimensions, nous ne pourrions pas proposer un grand théâtre à l’avant du navire et une autre salle de dîner-spectacle à l’arrière. C’est un véritable plus perçu par notre clientèle. Lorsqu’on parle de 5 000 passagers, ça peut faire peur mais en réalité, on ne s’en rend pas compte. C’est une règle d’or. Derrière, et c’est important, il y a les économies d’échelle que l’on peut faire. Un grand paquebot permet de donner plus de mètres carrés tout en contrôlant les coûts. Plus le navire est grand, plus le rapport qualité prix est intéressant.
JMM: Comment les compagnies comme les vôtres travaillent sur le problème de la sécurité?
P.P.: Que ce soit dans l’animation à bord comme dans les problèmes de sécurité, notre métier a beaucoup évolué. Et c’est un défi de tous les jours, surtout sur la question de la gestion des flux. Quand on parle de ville flottante, c’est un enjeu principal. Dans la conception même des paquebots, les technologies évoluent sans arrêt sur la question de la sécurité. Mais les choses évoluent également en termes d’organisation interne depuis la catastrophe du Costa-Concordia. Beaucoup de choses se sont mises en place. La sécurité reste notre première préoccupation. Dans ce domaine mais aussi pour l’agrément du passager, l’utilisation des technologies digitales est une nouveauté. C’est le cas sur le MSC-Meraviglia. Aujourd’hui, la technologie nous permet de mieux faire fonctionner le navire et mieux gérer les flux d’information. Nous avons développé un concept que nous appelons « MSC for me ». Notre mission, ce n’est pas d’être une vitrine technologique mais d’apporter de la technologie au service du passager. Cela fait trois ans que nous travaillons sur ces dossiers. Et c’est devenu réalité avec le MSC-Meraviglia. Le paquebot est digitalisé. Parmi les différentes technologies que l’on met en place à bord, le passager peut par exemple ouvrir sa porte de cabine avec une puce bracelet qu’il a au bras. Il peut également faire ses achats à bord avec ce même bracelet. On met en place également la technologie de reconnaissance faciale. C’est le cas à la réception. Tout cela optimise le service et la sécurité, même pour 5 000 passagers.
JMM: Pensez-vous qu’avec les 7 000 passagers prévus sur vos prochains paquebots on aura atteint une limite? Ne craignez-vous pas sur le long terme une surcapacité de transport comme on le voit pour les porte-conteneurs?
P.P.: Depuis longtemps déjà j’entends ce genre de remarques. À chaque fois, on entend des gens dirent qu’il y a trop de commandes, qu’on ne pourra pas remplir ces unités. Finalement aujourd’hui, les carnets de commande n’ont jamais été aussi remplis. La croisière a encore de beaux jours devant elle. Je pense personnellement qu’il n’y pas de barrière à la taille des navires. Cela va continuer. Des projets un peu fantasques existent. Il faut souligner que le taux de pénétration de la croisière est encore très faible par rapport aux voyages organisés. En France, par exemple, la croisière représente 15 % seulement du volume des voyages organisés. Aux États-Unis au contraire, la croisière est le secteur numéro un sur ce type de voyage. Il y a treize millions de croisiéristes aux États-Unis. Le taux de pénétration de la croisière est de 0,9 % en France, ce qui est très faible.